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Un matin d’hiver, je me rendis au marché aux oiseaux de l’île de la Cité, et fis l’erreur d’acheter, sous l’emprise d’un « coup de cœur » intuitif, un perroquet, sans vérifier qu’il était né en France. En réalité, et je l’appris plus tard, il venait d’Uruguay, arraché à son pays, la forêt vierge, par un éleveur peu scrupuleux.
Je l’avais d’emblée remarqué dans sa cage, petite boule colorée aux yeux vifs orange, et je l’avais observé, longuement, deux dimanches de suite, avant de me décider. Mais peu au fait des codes corporels des oiseaux, j’avais mal interprété son « attitude » et son regard fixé sur moi, pensant naïvement qu’il était curieux et intrigué, alors qu’en réalité, il était tétanisé de peur. Je compris tout ça bien plus tard.
Les premières semaines, les premiers mois furent éprouvants. Pour lui comme pour moi. Les plumes collées au corps dès que je l’approchais, il ne me quittait jamais des yeux. Criant sauvagement dès que j’étais trop près. Imposant une barrière invisible émotionnelle entre lui et moi.
Je ne le voyais jamais manger, mais je retrouvais au fond de la cage, chaque matin, les résidus de graines et de fruits que je lui avais donnés la veille, témoignant de ses prises alimentaires nocturnes.
Dans la journée, les jouets et autres branches ne le motivaient pas. Il les contemplait d’un air indifférent et apathique. Il restait des heures, pétrifié et inerte, la cage pourtant ouverte, mais incapable de faire le moindre mouvement en ma présence.
Etant d’une nature plutôt fataliste, j’en pris plus ou moins mon parti, me sentant néanmoins coupable quand, à l’observer longuement, je l’imaginais en liberté sous le soleil sud-américain, volant d’arbre en arbre dans sa forêt natale. Et là, la grisaille d’un appartement parisien, certes vaste, mais où visiblement il ne s’épanouissait pas. J’essayais de me convaincre, je me disais, j’espérais que le temps me donnerait, nous donnerait une clef, qui me permettrait enfin d’établir le contact.
Un jour d’été, je partis en vacances, en Charente chez des amis qui avaient tout prévu. Dont une volière extérieure pour l’accueillir. Mais cette année là, la canicule fut entrecoupé de violents orages qui firent basculer la cage et s’envoler l’oiseau.
Destin fatal, hasard heureux ?! J’étais en tout cas désespérée, tout en me disant qu’après tout, c’était peut-être mieux ainsi. Il avait retrouvé une liberté, mais dans un environnement qu’il ne connaissait pas. J’étais néanmoins motivée à le chercher, et l’appelai. Régulièrement. Plusieurs fois par jour. A l’aube et en fin d’après-midi. Sans trop me faire d’illusions. Mais avec beaucoup de persévérance.
Etonnamment, il me répondit. Dès le deuxième jour. Son cri venait de loin, mais j’arrivai à le localiser. Il me guidait, et curieusement, moi qui n’ait d’habitude aucun sens de l’orientation, je me sentais alors en territoire connu parmi ces champs de maïs et ces arbres qui se ressemblaient pourtant de village en village. Je le vis perché sur un arbre, très en hauteur, il s’arrêta de crier quand je fus toute proche. Et m’observa. Comme à l’accoutumée. Longuement et avec intensité. Je lui parlai, mais je ne pus ce jour là le récupérer. L’arbre était bien trop haut, inaccessible même avec une échelle, et qui plus est, je savais qu’il s’envolerait au moindre geste brusque.
Néanmoins réconfortée à l’idée de savoir où il était, je revins le lendemain, mais il avait bougé. En l’appelant à nouveau, il me guida comme la veille, et je le rejoignis, quelques kilomètres plus loin. Même scenario. Installé en hauteur, sur un arbre déjà très haut. Je lui parlai encore, il semblait m’écouter. Après lui avoir déposé des graines et des fruits dans les branches les plus basses, je repartis.
Le manège dura onze jours. Onze jours où, guidée par sa voix, j’allais de village en village. Les pieds parfois en sang. Onze jours pendant lesquels nous nous habituâmes l’un et l’autre à un rituel. Chacun s’exprimant dans sa langue. Suivant un chemin tortueux imaginaire qui ne semblait exister que pour nous deux. Quand il me voyait, il descendait de plus en plus bas, mais jamais à un niveau où j’aurais pu le toucher. Il semblait goûter à cette nouvelle liberté, sifflotant et chantant par intermittence, volant de plus en plus facilement d’arbre en arbre. Je perdais moi-même mes repères, imprégnée de ces arbres qui devenaient obsessionnels dans mon champ visuel, me hantant même la nuit. Imprégnée également par ses cris d’oiseau, souvent perçants, qui faisaient résonance en moi-même, même dans mes rêves.
Le matin du onzième jour, il pleuvait. L’orage avait grondé violemment, et je me sentais à nouveau découragée. Comme ramenée au tout premier jour. Les repères temporels se brouillaient et je n’en voyais plus la fin. Lasse de cette partie de cache-cache qui n’en finissait pas, j’étais sceptique sur le résultat, sur la manière dont je pourrais de toute façon l’attraper. C’était déjà miraculeux en soi de ne jamais avoir perdu sa trace, mais je savais qu’il n’accepterait pas pour autant que je le touche. De plus, parmi les arbres, il était redevenu aussi plus sauvage, prenant visiblement plaisir à voler, et volant de mieux en mieux et de plus en plus loin. Je faisais alors en moyenne une vingtaine de kilomètres par jour, simplement guidée par ses cris.
Ce onzième jour, je décidai de jeter l’éponge, d’aller le voir une dernière fois pour lui dire adieu, et d’accepter, le cœur serré, la réalité. Il resterait en Charente, peut-être mort de froid d’ici quelques mois, peut-être déchiqueté par une buse. Mais de toute façon, je devais remonter à Paris.
Ce jour là, il avait élu domicile dans un poirier. Arbre pour une fois de petite taille, et qui se trouvait, qui plus est, près d’un muret en pierres où je pouvais monter sans problèmes. Je grimpai dessus, regardai l’arbre, son arbre, les autres arbres fruitiers alentour, commençant à me sentir « arbre » moi-même, en étant à leur hauteur. Et je le regardai, lui, oiseau gracieux dont les plumes multicolores se fondaient néanmoins dans les feuilles. Ses yeux oranges me fixaient, ils n’avaient jamais semblé aussi intenses. Peut-être devinait-il que je venais le voir pour la dernière fois… A me fondre dans son regard, je me sentais devenir moi-même oiseau. Arbre. Oiseau. Les frontières s’embrouillaient. Sans réfléchir, je lui tendis une cacahuète qu’il prit délicatement, et qu’il mangea méticuleusement et lentement, sans me quitter des yeux. Puis j’avançai ma main, tendis mon index en imaginant que c’était une branche. L’oiseau hésita, puis se posa. Miraculeusement. Ses griffes enserrant fermement mon doigt. Nous étions enfin amis.
(et ce perroquet - j'en ai deux - porte très bien son nom puisqu'il s'appelle "Chaï", nom hébraîque qui signifie "petit cadeau du ciel")
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